Expert : l’attitude de Macron envers la Russie est en train de changer

« La France soutient clairement les négociations en cours avec la Russie et l’approche transatlantique. Mais, et c’est la thèse du président Emmanuel Macron, il n’est possible à personne de prendre l’UE au sérieux s’il ne dispose pas de capacités militaires suffisantes, ne connaît pas ses priorités et ne parlent pas d’une seule voix », a-t-elle déclaré. Georgina Wright, analyste de politique étrangère qui dirige le programme européen à l’Institut Montaigne à Paris.



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Le président français Emmanuel Macron.




Comment la France voit-elle la crise russe ? Quelles sont ses priorités ?

On a le sentiment à Paris que c’est une situation grave, qu’il y a un risque réel que la Russie envahisse l’Ukraine. La France y répond à plusieurs niveaux. Il soutient les négociations américaines avec la Russie et souhaite poursuivre les négociations au format normand, dont il fait partie, aux côtés de l’Ukraine, de la Russie et de l’Allemagne. Ces pourparlers ont vu une petite percée à Paris la semaine dernière. Les parties prenantes ont déclaré qu’elles tiendront un autre cycle de négociations à Berlin cette semaine. Paris est clairement derrière l’OTAN lorsqu’il a annoncé qu’il enverrait des troupes en Roumanie. La France est consciente de la nécessité d’avoir un débat sur ce que nous ferons à la frontière avec l’Ukraine si la Russie l’attaque. Paris veut poursuivre le dialogue avec Moscou, mais précise en même temps qu’il s’expose à de graves conséquences si aucun accord n’est trouvé.

Macron veut un contact direct avec le chef du Kremlin Vladimir Poutine et renoue avec le format normand. Paris tente-t-il d’ouvrir de nouvelles voies diplomatiques ?

Il ne cherche pas une alternative à ce qui se passe. C’est une autre contribution aux efforts diplomatiques. Le ministère français des Affaires étrangères a clairement indiqué qu’il soutenait le dialogue américano-russe, le travail au sein de l’OTAN et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Mais Paris veut être actif, c’est pourquoi on assiste à des négociations au format normand. Et Berlin les veut aussi. De plus, il y a eu un glissement de la politique vers la Russie en France.

Qu’est-ce que ça veut dire?

Rappelez-vous comment Poutine était en France en 2019 et Macron a parlé de dialogue avec Moscou ? De nombreux alliés étaient vraiment en colère à l’époque. Ils ont estimé que Macron le faisait sans consultation suffisante au sein de l’UE et de l’OTAN, qu’il ne parlait pas aux partenaires de l’aile Est. A Paris, ils se sont rendus compte que c’était une erreur et qu’il fallait faire passer la politique vis-à-vis de la Russie davantage au niveau européen. La France souligne que la voix de l’Europe doit être entendue dans les négociations avec le Kremlin. Cependant, il a ajouté que les Européens ne parlaient pas d’une seule voix, ce qui devrait changer à l’avenir.

Du 1er janvier au 30 juin, la France préside le Conseil de l’Union européenne. Macron s’est adressé au Parlement européen, mais ses visions de la politique étrangère ont également été critiquées. Pourquoi?

Macron devait parler de ce que la France voulait réaliser à la présidence. Mais à un moment de son discours (19 janvier, NDLR), il a déclaré que les six prochains mois devaient être utilisés pour lancer le débat sur la rédaction d’un nouveau décret de sécurité. Cependant, les gens ont appris que, pour l’amour de Dieu, Macron soutient qu’il est nécessaire de créer une architecture de sécurité complètement indépendante et de parler à la Russie séparément. Mais on dirait de Paris que Macron n’a pas dit ça. Il a déclaré que l’UE devrait être beaucoup plus forte et plus unie à l’avenir, et que la crise actuelle montre que l’Union est toujours incapable d’agir rapidement. Macron veut en discuter. Au niveau de l’UE, puis de l’OTAN, alors seulement pourra commencer le contact avec la Russie. Paris affirme que son approche est transatlantique, mais aussi que l’Union doit investir davantage dans la défense, dont Macron parle depuis cinq ans.

Fait intéressant, lorsque la France mentionne le nouvel ordre sécuritaire en Europe, des mots similaires sont entendus de la Russie. Ces deux visions ont-elles quelque chose en commun ou ne faut-il même pas en parler en une phrase ?

Les Parisiens vous diront qu’il ne faut pas du tout mentionner ces choses dans une phrase, car elles sont différentes. Macron n’a pas dit vouloir construire un nouvel ordre sécuritaire en Europe en six mois. Il a parlé de la discussion et de la création de propositions, à quoi cela pourrait ressembler. Macron ne dit pas que l’Union doit le faire dans un certain isolement et en dehors de l’approche transatlantique. Mais, et c’est la thèse du président français, personne ne peut prendre l’UE au sérieux s’il ne dispose pas de capacités militaires suffisantes, ne sait pas quelles sont ses priorités et ne parle pas d’une seule voix. Cependant, la vérité est que Macron n’a pas clairement défini comment il envisage ces débats, quelles propositions il mettra sur la table. Et à cause de ce qui s’est passé dans le passé, des questions se sont immédiatement posées quant à savoir si la France avait consulté le discours du président avec les alliés. On peut aussi discuter si le discours de Macron était au bon moment dans la situation où nous sommes. Mais, comme je l’ai dit, ils vous rappelleront à Paris que la France soutient clairement les négociations en cours et l’approche transatlantique.

C’est peut-être une question pour un psychologue plutôt que pour un analyste de la politique étrangère. Mais reste. Comment Macron perçoit-il Poutine et vice versa ?

Je dirai honnêtement que j’aime les défis et que je n’ai aucun problème à quitter le poste d’analyste de la politique étrangère. Eh bien, je ne peux pas répondre à votre question. Il y a beaucoup de discussions pour savoir si Macron ou le gouvernement est derrière le changement d’attitude envers Moscou. Traditionnellement, la France a une approche sentimentale de la Russie à travers la culture ou l’histoire. Nous sommes en pleine campagne en vue de l’élection présidentielle d’avril. Certains candidats parlent ouvertement de négociations bilatérales avec Poutine, de la manière de le respecter. Macron est probablement le candidat pro-atlantiste le plus en vue. On se souvient de lui disant en conférence de presse avec Poutine qu’il savait que la Russie tentait d’intervenir dans la campagne présidentielle de 2017. Et comment Poutine voit-il Macron ? Nous savons que le chef du Kremlin veut parler aux Américains en premier lieu. Je suppose que cela prouve quelque chose.

Peut-on comparer les attitudes de la France et de l’Allemagne face à la crise russe ? Berlin fait face à des critiques selon lesquelles il est trop mou pour Moscou. Certains États envoient des armes à l’Ukraine, l’Allemagne a promis des casques. L’approche de Paris vis-à-vis du Kremlin se situe-t-elle quelque part au milieu de ce que fait Berlin, et disons que les États baltes ont une position beaucoup plus dure ?

La France dirait sans doute que cela ne se mesure pas, et chacun essaie d’y apporter quelque chose. Paris ne critiquera pas ouvertement Berlin, et le partenariat y est très important. Mais l’approche de la France est différente. Le jour même où Macron a prononcé un discours au Parlement européen, il a promis d’envoyer des troupes en Roumanie dans le cadre d’une mission de l’OTAN. En France, on parle aussi de fournitures d’armes.

Que fera la France si la Russie envahit l’Ukraine ?

Le Conseil de l’UE est parvenu à une déclaration relativement claire ce mois-ci. On peut s’attendre à ce que l’Union soit prête à imposer des sanctions sévères à la Russie. Nous verrons si la France, en tant que pays assurant la présidence du Conseil de l’UE, coordonnera les questions d’asile concernant les Ukrainiens fuyant la guerre. J’attends de la France qu’elle soit très active dans les discussions sur le renforcement des défenses de la frontière orientale de l’UE et de l’OTAN. Cependant, il est difficile de dire si Paris fera quelque chose tout seul, car il cherche à prendre des positions européennes. Tout dépendra de la manière dont les Alliés seront d’accord.

Frédéric Charron

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